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Halte au vandalisme édilitaire !

Mardi 22 Mars 2011

Communiqué hebdomadaire du Mouvement Normand


Halte au vandalisme édilitaire !
Il y a vandalisme lorsqu’il y a destruction injustifiée d’une œuvre du passé qui n’a que le malheur de déplaire à des contemporains le plus souvent ignorants. Ce vandalisme est édilitaire lorsqu’il est commis par une autorité élue qui s’arroge ainsi le droit « du passé faire table rase ». « Dégage, on aménage ! » est un discours souvent entendu de la part de personnalités qui confondent le mandat pour lequel elles ont été désignées et le droit de faire n’importe quoi, ne serait-ce que pour laisser une trace de leur passage de prédateurs et de faiseurs de plans. Ce qu’il faut retenir de cette sauvagerie destructrice, c’est d’abord la notion d’ignorance qui préside à cette volonté de destruction. Ensuite, il y a cette manifestation de toute-puissance qui fait de l’élu l’être exceptionnel qu’il croit être devenu. En quoi le mandat du peuple permet-il ce que le mandat du ciel mesurerait à tout le moins, pour reprendre une fameuse distinction chinoise ?

Le vandalisme édilitaire est de toutes les époques. Il sévit aussi bien à droite qu’à gauche et si, dans notre présente dénonciation, nos exemples proviennent d’exactions ou de malfaisances en provenance de municipalités ou de personnalités de gauche, c’est uniquement parce que cette tendance est aux affaires au niveau local.
D’ailleurs, nous évoquerons, en forme de préambule, la destruction du couvent des Ursulines, à Rouen, tellement chargé d’histoire, notamment de la part prise par la Normandie dans la découverte et la création de la Nouvelle-France. C’était « l’œuvre » de la municipalité dirigée par Jean Lecanuet (Rouen n’avait sans doute pas été assez détruite par les bombardements libérateurs de la dernière guerre…).

On a pensé un moment raser l’Eglise Saint-Paul à Rouen : cela ne s’est pas fait… pour le moment. Cette église est désaffectée, d’un accès mal commode : bien entendu, on n’en fait rien et rien ne dit qu’un jour prochain un projet urbanistique, évidemment génial, ne la condamne à une disparition quasi complète… sauf la partie heureusement classée, une chapelle parmi les plus anciennes de la capitale normande. En fait, même la partie d’un moindre intérêt architectural – ce n’est que du XIXè, et qu’est-ce qui permet d’affirmer qu’un monument du XIXè siècle n’offre qu’un médiocre intérêt architectural ? –, même cette partie si méprisée ne devrait décemment pas être détruite car elle fait partie du paysage de cette entrée de Rouen… et cela, il faudrait aussi en tenir compte…

Décidément les églises placées sous le patronage de Saint Paul n’ont pas de chances : on se souvient de la destruction radicale de l’Eglise Saint-Paul de Pont-Audemer, que la municipalité alors dirigée par M. Destans, s’est hâtée de raser au bulldozer quand elle apprit qu’une association locale faisait remarquer que des vestiges du XIIIè donnaient un intérêt certain à sa restauration et à sa conservation… L’argument édilitaire – souvent habituel en pareil cas – est que cela aurait coûté trop cher à réhabiliter. C’est un argument à prendre en considération, mais pourquoi tant de hâte pour détruire ? N’y avait-il pas d’autres voies à explorer ? D’abord la « démunicipaliser » et la proposer à des associations, ouvrir des souscriptions, poser publiquement l’alternative de la destruction ou de la restauration, laissant à cette hypothèse le temps de s’organiser et de se financer ? Au lieu de cela, l’action brutale de la destruction pure et simple ! Aujourd’hui, il n’en reste rien, que le souvenir et un ancien cimetière adjacent dont on ne comprendra bientôt plus les raisons de sa présence dans le cadre encore agreste de cette partie de la ville de Pont – Audemer traversée par la Risle.

L’an passé, à Caen, on a démoli le Cloître du Bon Sauveur. Le Mouvement Normand, avec d’autres associations, avait protesté. Il faut avouer que les restes du Vieux Caen sont tellement nombreux, depuis la bataille de 1944, qu’on pouvait se permettre d’en liquider une partie, n’est-ce pas ? Sans compter que ce vieux cloître avait joué un rôle éminent comme hôpital et refuge en juin et juillet 1944 :  rien que cela aurait dû inciter la municipalité caennaise à vouloir en conserver l’existence, en faire un lieu de mémoire… Au lieu de cela, elle s’en est débarrassé auprès de promoteurs désireux de transformer la vieillerie en résidence et en parking. Et comme les protestations se faisaient de plus en plus entendre, on a vite tranché le nœud gordien en faisant intervenir les bulldozers. La hâte avec laquelle on résout le problème de cette manière traduit indubitablement la mauvaise conscience de ceux qui, brûlant leurs vaisseaux, savent qu’ils ne pourront plus revenir en arrière. C’est le méfait accompli !

L’affaire du Pont Colbert à Dieppe constitue l’exemple actuel le plus emblématique d’une volonté de vandalisme édilitaire.

Mis en service en 1889, conçu par l’ingénieur Paul Alexandre, c’est le dernier pont tournant hydraulique d’Europe en fonction. C’est aussi le plus long de ce type avec un tablier de 70 m de long. Son mécanisme est très original. Il pèse plus de 800 tonnes et, pourtant, il se manie avec précision et légèreté. De la cabine de manœuvres, signée de l’architecte Jean Prouvé, on actionne cette masse, avec l’utilisation d’eau et, pour maintenir les vérins hors gel l’hiver, on a recours… à du fumier. C’est insolite, efficace et tellement caractéristique d’un savoir – faire traditionnel…

Mais le Pont Colbert, c’est aussi un témoin de l’histoire de Dieppe. Reliant le centre ville au quartier populaire du Pollet, « il a construit l’identité collective des citoyens de ce territoire » (Sébastien Abot). Il figure dans tous les guides, il a été peint, photographié, a servi de cadre à un roman de Siménon porté à l’écran (L’homme de Londres). Il intéresse toujours les spécialistes des ouvrages d’art métalliques et inspire plus que jamais les artistes peintres… Au fon, mutatis mutandis, c’est un peu comme la Lieutenance à Honfleur, les marégraphes du Port de Rouen, le point sur le « i », bref l’emblème de la cité de Jehan Ango.
Alors, pourquoi le détruire ? Il sert toujours, il n’est pas « en piteux état et d’une architecture obsolète », comme le dit Alain Le Vern, président du Syndicat Mixte du Port de Dieppe, qui veut sa disparition. Volonté de faire moderne ? D’imprimer sa marque dans un paysage dont le président du Conseil régional devrait se sentir comptable et responsable devant les générations passées, présente et futures ? Quelle prétention ! En quoi ce haut personnage peut-il affirmer que l’architecture de ce pont est obsolète ? N’a-t-il aucun respect pour ces ingénieurs du passé qui, au moment de la révolution de l’architecture métallique, ont conçu la Tour Eiffel, le viaduc de Garabit, la passerelle de Bordeaux ou ce Pont Colbert de Dieppe ?

Pour sauver le Pont Colbert de la destruction, il faudrait qu’il fût classé. On raconte, mais nous n’osons à peine le croire, que le sieur Le Vern serait intervenu pour que, justement, ce fameux pont ne fût pas classé. Est-il encore temps de procéder à ce classement ? Il faudrait qu’une association de protection du patrimoine reconnue d’utilité publique intervînt à l’échelon national. Espérons. Un Comité de Sauvegarde du Pont Colbert (66, rue de la Barre, 76 200 Dieppe – pontcolbert@gmail.com – www.pontcolbert.fr) recueille les pétitions et déclarations de soutien. On peut se procurer son bulletin « Le pont qui tourne… » (au prix d’un euro). Le Mouvement Normand tient à y adhérer. Nous en avons parlé dans le numéro 318 de L’Unité Normande et en avons fait un sujet au journal télévisé de TVNormanChannel. Il faut que chacun fasse connaître sa résistance à cette manifestation scandaleuse de vandalisme édilitaire. Le patrimoine normand doit être défendu, dans toutes ses époques, pour tous ses monuments, bâtiments et ouvrages d’art, en hommage à tous les témoins de la peine des hommes et du génie des bâtisseurs, artisans et techniciens.

Guillaume LENOIR
Rédacteur en chef de l’Unité Normande

Rédaction TVNC